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La robe: un tragique hollandais emballédans un humour décapant Van Warmerdam, un pas de géant Door: Peter van Lierop Alex van Warmerdam, l'homme de théâtre qui obtint le Veau d'or pour son premier film Abel et des Félix européens pour De Noordelingen (Les habitants du nord), progresse à pas de géant dans son parcours de cinéaste avec son troisième film. Dans De Jurk (La robe), pour la première fois, il abandonne la stylisation théâtrale et sacrifie sa tendance à amuser en donnant dans le comique. Il nous offre à la place un film qui, comme un fleuve, charrie d'àpres anecdotes à travers le plat pays hollandais et ne veut nous faire rire que par le récit en filigrane. C'est un film dont les images bien polies et les teintes claires sont tout aussi trompeuses que la fraîche robe d'été dont nous suivons tout le cycle de vie. De l'usine au magasin, puis d'un nouveau quartier résidentiel à une digue de fermeture d'un polder, d'un moulin à vapeur à un parc municipal, et enfin, d'une patinoire à un crématorium où la dernière propriétaire de la robe, une clocharde, dispara?t dans les flammes. La robe ne porte bonheur à personne. La première femme qui la porte est terrassée par une attaque d'apoplexie, la deuxième n'en retire qu'une malheureuse aventure, la troisième est violée, la quatrième y trouve la mort. Entre-temps, les hommes ne sont pas insensibles à cette robe légère. Un conseiller en textile en perd son emploi, un contr?leur de train se retrouve sur le chemin du cambriolage et un artiste peintre qui insère le motif de la robe dans un tableau, suscite la fureur d'un homme qui s'attaque à la toile exposée avec un rasoir en criant : << Je suis normal ! >>. Est-elle plus normale cette femme qui se demande : << Mais bon Dieu, pourquoi sommes-nous sur la terre ? >> et aurait préféré être alcoolique plutôt que de voir toute chose avec lucidité ? La vie est comme un bout de tissu. On peut pour ainsi dire en détacher un fil et le suivre du début à la fin pour arriver vraisemblablement aux mêmes conclusions àpres et absurdes que si on avait tiré un autre fil au hasard. On rencontre quelqu'un qui rencontre quelqu'un d'autre. Et ainsi de suite jusqu'? ce que tôt ou tard la boucle soit bouclée. Le dramaturge, Arthur Schnitzler, fut le premier qu'une structure dramatique semblable rendit célèbre. La vie est une succession de hasards comme une réaction en cha?ne. Son Reigen a été maintes fois filmé, la version de Ophüls, sous le titre La ronde, est la plus connue. Chez Schnitzler, la cha?ne était formée de contacts amoureux. D'autres cinéastes, des objets formaient les maillons. Chez Luis Buñuel, dans Cet obscur objet du désir, une chose passait de main en main dont nous ne parvenions pas à savoir ce qu'elle pouvait bien contenir, car du début à la fin, elle était enfermée dans un sac de jute., est la plus connue. Dans Les favoris de la lune, Otar Iosseliani suivit la vie d'un service à café et d'une peinture. Tout au long du récit, le service devient de plus en plus ébréché et des tasses se perdent. La peinture, qui représente une femme nue, est découpée à chaque vol de façon plus étriquée, et au dernier moment, il n'en reste plus qu'un portrait. Bref, il existe une certaine tradition dans le procédé qu'Alex van Warmerdam suit dans La robe. Cette remarque ne vise pas à ?ter l'originalité de son film. Quelle que soit la structure qu'il aurait choisie, on y aurait encore sans doute trouvé plus de tradition. Au contraire, c'est une idée excitante de se dire que le cinéaste hollandais peut être placé sur la même ligne que ses collègues espagnol et géorgien. En effet, la préférence des trois cinéastes pour une structure du récit libre et fluide s'accompagne d'une manière fantaisiste et amusée de regarder les sales tours que nous joue le destin. La robe commence par une magnifique scène qui résume la cruauté et l'absurdité de l'existence d'une manière qu'auraient certainement appréciée Buñuel et Iosseliani. Un paveur travaillant à un quai est irrité par une musique hindoue geignarde, gueulant d'une fenêtre. Lorsque l'ouvrier n'en peut plus, il se rue à l'intérieur de la maison et un peu plus tard, une énorme radiocassettte se brise en mille morceaux sur les pavés. Arrive ensuite en jacassant un orgue de barbarie. Un Hindou furieux s'élance au dehors et, sans rémission, pousse l'orgue dans l'eau. Malgré tout le tragique dont il est chargé, Abel est sans aucun doute le film le plus drôle de Van Warmerdam, et - si le cinéaste époursuit sa trajectoire - le restera. Mais La robe est le meilleur. Abel était un récit curieux mais raconté de manière conventionnelle et a été principalement filmé dans des décors. En termes cinématographiques, c'était en fait une plante élevée en serre qui craignait le monde extérieur, tout comme le héros du film joué par Van Warmerdam lui-même. Les habitants du nord se jouait surtout à l'extérieur, dans un bois et dans une rue d'un nouveau quartier faits quand même de décors. Le penchant pour le contr?le formel s'alliait difficilement à un récit récalcitrant qui allait dans tous les sens. La robe a cependant une dynamique filmique, mais on ne remarque ni au récit ni aux éléments de style à quel point l'ouvrage a été raboté et poli. Avec des lieux magnifiquement choisis et un brillant choix des couleurs, Alex van Warmerdam sait mettre sa griffe personnelle et créer comme par magie une image des Pays-Bas qui aux yeux des étrangers pourrait bien revêtir un exotisme presque tout aussi attrayant que des films du Mali ou de Ta?wan. La distribution est également superbe. Henri Garcin, Olga Zuiderhoek, Annet Malherbe et Van Warmerdam lui-même - le quatuor d'Abel - reçoivent la compagnie d'une équipe de choix, avec Rijk de Gooijer, Elisabeth Hoijtink, Ariane Schluter et Frans Vorstman parmi les personnages les plus remarquables. Personne n'éclipse les autres, mais chacun peut briller à son tour dans un des aspects du sentiment de la vie, propres à Van Warmerdam : désillusionné, laconique, agressif ou vulnérable. Et tous frustrés dans leur avidité d'être aimés ou reconnus. Un tragique tout ce qu'il y a de plus humain, mais très hollandais, brillamment emballé dans un humour décapant. © Pieter van Lierop - GPD |